Fiction Biographique : Papa hurle nos noms de la cuisine. On sait – mes frangins et moi – qu’on doit rappliquer, genre illico presto. Au Japon, on ne plaisante pas avec la ponctualité. Vite, je dévale l’escalier étriqué, et m’assois tout au bout de la table familiale. Maman rumine, comme d’habitude, papa s’en fiche, comme d’habitude. Je reconnais la délicieuse odeur d’un riz finement vinaigré. Je m’agite un peu, peut-être parce que j’ai faim.
Puis mon regard s’aimante, se fige. Droit devant. Seuls comptent, à cet instant précis, les motifs si réguliers qui recouvrent la nappe en fleurs. Je veux la cueillir, celle-ci, devant moi, si belle et si fascinante. Mon assiette disparaît, peu à peu, sous les pétales écarlates d’une nappe bourgeonnante. Le ronchonnement lancinant et irritant de maman s’évapore, aussi. Je n’entends plus qu’un son brut et régulier et apaisant. Je lève les yeux au plafond, noyé, lui aussi, d’un parterre de fleurettes rouges. Elles sont partout ; ma cuisine s’est transformée en un immense champ, plein de pois floraux, d’une perfection symétrique et inodorants.
J’ai dix ans. Suis-je déjà malade de folie ? 

Du haut de ses 88 printemps, Yayoi Kusama se plait encore à raconter l’histoire de ce dîner, souvenir halluciné devenue légende avérée, pour parler de la naissance de Yayoi l’artiste. Parce que, oui, toute son œuvre est marquée par cette hallucination d’enfant d’une pièce qui se remplit de pois.

« Ma vie est un pois perdu parmi des milliers d’autres pois », assure-t-elle dans son Manifeste de l’oblitération.

Artiste dite « contemporaine », parfois « expérimentale » tantôt « avant-gardiste » ; voilà des détours polis pour caractériser cette femme d’une paradoxale exubérance et d’une folie talentueuse, sans cesse remuée par des hallucinations et autres angoisses. On serait tenté parfois d’assimiler le travail de Yayoi Kusama à l’Art brut. Mais impossible car Kusama se sait artiste, sait où elle va et ce qu’elle doit faire pour aboutir son œuvre.

Mais qui est-elle alors ?
Peintre, sculptrice, performeuse, écrivaine et même chanteuse, Yayoi Kusama est née au Japon mais s’exile, à l’âge de 29 ans, à New York. Là-bas, elle devient une artiste d’importance aux côtés, entres autres, d’Andy Warhol, de Jasper Johns, de Claes Oldenburg ou encore d’Eva Hesse. Puis Yayoi choisit en 1977 de s’installer, avec ses pinceaux et son studio, dans un hôpital psychiatrique à Tokyo.

Et les pois dans cette histoire ?

L’artiste japonaise ne se contente pas de muer son pois de folie en art. Dans son hallucination d’enfant, elle disparaît, elle est réduite à néant. Alors, elle s’interroge sur la place du « moi » au sein de l’immensité et choisit, in fine, d’imposer à notre Ego parfois surdimensionné, une humilité qu’il a trop vite oublié.  Et c’est dans sa série artistique la plus célèbre « Dots obsession«  – déclinée depuis les 1960 en mille installations immersives, fantastiques, terribles parfois – que Yayoi Kusama tire le fil de cette idée. L’artiste s’amuse à perdre le spectateur, et son « moi » arrogant, dans une farandole infinie de pois, tantôt colorés, toujours réguliers. Dans ce lieu imaginé, c’est notre ego qui s’écorche, l’infini qu’on explore, et, peut-être, une fusion avec le cosmos qu’on entame.

Va-t-elle jusqu’à massacrer ce « moi » sacré ? Bien possible.

Aline N.